ANA | YAN

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Le secret d'être stomisé


Nous sommes en 1998 je suis à l’emploi d’une entreprise motivée par les profits, et très peu basée sur les relations humaines. Un beau jour, une collègue entre dans mon bureau et me dit :

-          Tu sais que monsieur Untel a eu un cancer du côlon, qu’il a été opéré et il a maintenant une stomie ?-          Non.
-          Ah bon. Tu n’as pas remarqué que ça ne sent pas bon quand il entre dans ton bureau ?
-          Non.

(fin de la discussion)

Je me souviens alors d’avoir fait des recherches sur internet pour savoir exactement ce qu’était une stomie. Monsieur Untel incarnait la bonté et la générosité. Il était charmant, toujours bien mis et il sentait bon. IL SENTAIT BON.

Cette vieille conversation de la part d’une personne maladroite a ressurgie dans mon esprit peu de temps avant mon retour au travail.

Nous sommes en 2018, je suis retournée au travail après ce long congé de maladie, avec cette chose étrange sur mon ventre, qui me demande tellement d’attention. Je dois l’avouer, je suis craintive…Le dire ou pas ? Dévoiler un pan de mon intimité ou pas ?

Aujourd’hui, j’ai la chance d’œuvrer  au sein d’un milieu  de travail connexe à la santé. Tous connaissent ce qu’est une stomie et pourtant peu de mes collègues savent que je suis stomisée. J’ai l’ai annoncé à mon gestionnaire puisque mon congé a dû être prolongé, après avoir supporté tout le trouble relié à une complication post-chirurgicale qui faisait en sorte que la position assise m’était insupportable. On a dû adapter mon bureau pour que je puisse alterner la position assise et debout. Ma voisine de bureau immédiate le sait. Une autre personne qui a entendu ce «prout» involontaire, alors que je lui parlais le sait et mes amis très proches le savent aussi. Je porte fièrement cette  différence sur mon ventre, mais encore aujourd’hui, je vis la crainte des flatulences impromptues lors d’une réunion de travail, dans l’autobus, au cinéma, etc.. Cependant, cette peur ne me définit pas.

Parce que je suis forte, plus forte que la maladie qui m’habite, je décide de ce que je dis et à qui je le dis. Parce que ma stomie est belle, toute rose et joufflue. Nous sommes en 2019 et j’ai appris. Aujourd’hui je ne supporterai pas qu’une collègue maladroite  que ce que j’ai déjà connue vienne me dire … «Savais-tu que monsieur Untel  a une stomie ?» Notre différence on ne la choisit pas. C’est un choix imposé. La sensibilisation dans notre société est tout indiquée. Maintenant je sais ce que c’est de vivre avec une différence majeure. Vivre la peur du jugement est souvent plus difficile que l’acceptation en elle-même. Du moins, dans mon cas. 

Je le dirais à quiconque me confierais vivre avec une différence majeure. Cette différence qui nous amène à une ouverture d’esprit élargie, qui forge notre résilience, et qui guide notre imagination afin d’être prêt à tout, avec plus qu’un tour dans notre sac.

Notre sac?  Tiens ….ce mot-là me fait bien rire. J’ai une anecdote pour vous, si jamais vous côtoyer un français d’Europe. Cet été nous sommes allées en Bretagne et un cousin de mon amoureux, à qui je confiais mes inquiétudes de voyages reliées à ma stomie, m’a repris :

-          «une quoi ?  une stomie ?»

(Moment de silence)

Et là il réalise :

-          Ah ! Une poche ! bien oui…une poche ! 

Je suis stomisée et le serai pour le reste de mes jours. Certain ont les yeux bleus, d’autres un long nez, moi j’ai une poche (!) ET JE SENS BON (!)

 Monique

Présenté par :  Hollister